
Derrière les résultats sportifs, les comptes des clubs de Ligue 1 racontent une autre histoire : celle d’un modèle économique fragilisé, marqué par les déficits récurrents, la dépendance aux transferts et le poids décisif des droits audiovisuels. À travers l’évolution du résultat cumulé sur dix ans, cette analyse met en lumière les déséquilibres structurels du football professionnel français.
Le 24 février dernier, Jean-Pierre Rivère, Président de l'OGC Nice, déclarait dans L'After Foot : « Vous avez deux piliers quand vous gérez un club de football aujourd'hui de recettes, […] c'est les droits télé et c'est les transferts ».
Cette observation est l'occasion de s'intéresser à l'évolution récente des recettes et plus généralement des comptes de résultats cumulés des clubs de Ligue 1 (L1). D'autant que ces derniers ont été impactés au cours de la décennie 2014/2015-2023/2024[1] par plusieurs événements majeurs : la crise sanitaire et les crises successives des droits TV[2], la constitution d'une filiale commerciale de la Ligue de Football Professionnel (LFP) et la prise de participation par un fonds d'investissement (CVC Capital Partners) dans cette filiale, ou encore la réduction du championnat de L1 à dix-huit clubs.
L'analyse portera exclusivement sur les comptes de résultats cumulés de la L1, sans distinction des situations individuelles des clubs, et se base sur les données publiées par la Direction Nationale du Contrôle de Gestion (DNCG)[3], laquelle assure « la publicité d’un rapport annuel et des comptes des clubs » (10° de l'article 11.i de l'annexe à la Convention FFF / LFP valant règlement de la DNCG).
Extrait des comptes de résultats cumulés de la L1 des saisons 2014/2015 à 2023/2024 (en millions d'euros)[4] :

Des opérations d'exploitation hors mutation déficitaires
Évolution des opérations hors mutation (total produits, total charges et résultat) (en millions d'euros) :

Sur l'ensemble de la période, les opérations hors mutation sont déficitaires chaque saison. Relativement contenu jusqu'en 2016/2017, le déficit des opérations hors mutation s'accentue nettement à partir de la saison 2017/2018, devenant même inférieur à -1 milliard d'euros durant trois saisons consécutives de 2019/2020 à 2021/2022. Cette dynamique résulte d'une progression sur la décennie des charges hors mutation (+1.685 millions d'euros, soit +101%) supérieure à celle des produits hors mutation (+1.133 millions d'euros, soit +80%).
Ceci s'explique en particulier par la trajectoire à la hausse de la masse salariale chargée, qui représente plus de la moitié du total des charges hors mutation tout au long de la décennie (entre 53% et 57% selon les saisons). En effet, la masse salariale chargée cumulée des clubs de L1 double quasiment sur la période (comme le montre le schéma ci-dessous), même après la réduction à dix-huit clubs en L1 en 2023/2024 (soit une augmentation de la masse salariale chargée moyenne par club de L1 de +117% entre le début et la fin de la décennie).
Évolution de la masse salariale chargée (en millions d'euros) :

En face, les produits hors mutation n'ont pas connu une croissance aussi soutenue. Néanmoins, comme le souligne le rapport d'information du Sénat sur l’intervention des fonds d’investissement dans le football professionnel français : « Peu d’enseignements peuvent être tirés des chiffres des saisons postérieures à 2018-2019, les revenus des clubs ayant subi les effets (à la baisse) du covid puis (à la hausse) des aides exceptionnelles versées grâce à l’apport de CVC »[5].
Remarquons que, de 2014/2015 à 2018/2019, les droits audiovisuels[6] constituaient la principale composante des produits hors mutation (représentant 44% à 50% de leur total).
En synthèse, au-delà des variations conjoncturelles des recettes, la décennie met en évidence un déficit structurel des opérations hors mutation. En outre, face aux crises successives (notamment, la crise sanitaire et les crises des droits TV), les clubs de L1 n'ont pas réduit leurs dépenses ; au contraire, leurs charges d'exploitation, et notamment la masse salariale chargée, ont continué à augmenter.
La contribution des opérations de mutation à l'équilibre financier des clubs de L1
Évolution du résultat des opérations de mutation (en millions d'euros) :

Sur la période étudiée, les résultats des opérations de mutation sont systématiquement bénéficiaires. Ils ont connu la trajectoire suivante : un pic en 2017/2018, un recul lors de la saison 2020/2021, puis un redressement récent.
En L1, comme le relèvent Luc Arrondel et Richard Duhautois dans leur ouvrage L'Argent du Football, 1. L'Europe : « les revenus nets issus des transferts de joueurs (mutations) compensent les pertes liées aux opérations courantes (hors mutations), une tendance qui s'est accrue à partir de 2017 »[7]. La présente observation des comptes de résultats cumulés de la L1 confirme la fonction compensatrice des opérations de mutation, tout en montrant ses limites : la volatilité du marché des transferts ne permet pas d'assurer un équilibre systématique et durable lorsque le déficit des opérations hors mutation se creuse.
Le résultat net déficitaire atténué par le soutien des actionnaires
Évolution du résultat des opérations hors mutation, du résultat des opérations de mutation, du résultat exceptionnel lié aux abandons et reprises de comptes-courants, et du résultat net (en millions d'euros) :

Sur la période 2014-2024, la somme des résultats nets déficitaires cumulés des clubs de L1 s’élève à environ -2,3 milliards d'euros, dont l'essentiel est concentré sur les exercices 2019/2020 et suivants (-1,9 milliard d'euros).
De plus, la trajectoire du résultat net conduit à un constat clair : sur les dix saisons, le résultat net demeure quasi-systématiquement déficitaire à l'exception de l'exercice 2015/2016 (bénéfice de 20 millions d'euros).
La dégradation du résultat net est particulièrement marquée à compter de la saison 2019/2020. C'est à partir de cet exercice que les abandons de comptes-courants d'actionnaires (résultat exceptionnel) contribuent significativement à contenir les pertes et traduisent un soutien des actionnaires devenu déterminant pour la stabilité financière du championnat de L1.
Quel avenir pour le modèle économique de la L1 ?
L'examen des comptes de résultats cumulés des clubs de L1 sur la décennie 2014-2024 révèle une tension persistante du modèle économique de la L1 : les opérations hors mutation apparaissent structurellement déficitaires, les mutations atténuent ces déséquilibres sans les résorber pleinement, et le soutien actionnarial devient déterminant.
Comme le rappelait Jean-Pierre Rivère, les droits TV et les transferts sont deux piliers de recettes des clubs de L1. Sur la dernière décennie, lorsque les droits TV se sont réduits et que les transferts ne suffisaient plus, les clubs ont bénéficié du soutien de leurs actionnaires.
Toutefois, dans un contexte marqué par la baisse et l'incertitude des recettes (en particulier des droits TV) pour les prochaines saisons, l'ajustement des charges, notamment salariales, apparaît comme une variable d'équilibre nécessaire pour la soutenabilité financière future des clubs de L1. Jean-Pierre Rivère indiquait d'ailleurs, toujours dans L'After, au sujet de la saison prochaine : « Il n'y aura pas beaucoup de ressources, ça veut dire qu'il va falloir réduire les budgets de beaucoup beaucoup de clubs »[8].
Le dernier rapport annuel publié par la DNCG à ce jour est celui relatif à la saison 2023/2024.
[2]Rappelons notamment l'arrêt prématuré de la saison 2019/2020 de L1 pendant la crise sanitaire entraînant un manque à gagner sur les droits TV, la défaillance de Mediapro (alors nouveau diffuseur de la L1) au cours de la saison 2020/2021, la revente des droits domestiques « libérés » à la suite de la défaillance de Mediapro d'abord à Canal+ pour la fin de la saison 2020/2021 puis à Amazon pour les saisons 2021/2022 à 2023/2024.
[3]Organisme institué par l'article L.132-2 du Code du sport.
[4]Source : rapports annuels de la DNCG, situations du football professionnel français saisons 2014/2015 à 2023/2024.
[5]Rapport d'information sur l'intervention des fonds d'investissement dans le football professionnel français, enregistré à la Présidence du Sénat le 29 octobre 2024, p. 95.
[6]Les droits audiovisuels comprennent, selon les rapports annuels de la DNCG, les « Droits LFP - championnat », les « Droits Coupes Internationales », les « Droits Coupes Nationales » et les « Autres Droits ».
[7]L. Arrondel, R. Duhautois, L'Argent du Football, 1. L'Europe, 2022, p. 38.
[8]L'After Foot, émission du 24 février 2026 sur RMC.

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